septembre 2011
Tribune libre : Demanderont-ils au peuple de voter à main-levé ?
Demanderont-ils au peuple de voter à main levée ?
24 juin 2003 ; colloque organisé par le Centre Césairien d’Etudes et de recherche, en célébration des 90 ANS d’Aimé Césaire. A la tribune, un intervenant rend hommage au grand poète et grand humaniste présent dans la salle. Il souligne son « aptitude exceptionnelle à prendre en compte le réel dans toute sa complexité… qui le pousse à refuser tout esprit de système, à rejeter toute forme de dogmatisme ». L’intervenant poursuit : « ce qui peut apparaître paradoxal dans la politique d’Aimé Césaire relève d’une profonde conviction démocratique qui l’amène à considérer qu’un leader politique doit être particulièrement attentif aux aspirations du peuple, qu’il n’a pas à forcer le pas du peuple mais qu’il doit « aller au pas du peuple ».
Décembre 2008 : Assemblée plénière du Conseil général. A l’ordre du jour, l’adoption d’une proposition de changement des statuts de la Martinique. Le même homme, le président du Conseil général, puisque c’est de lui qu’il s’agit, devenu entretemps président d’un Rassemblement Démocratique, refuse le vote à bulletin secret demandé par des représentants du peuple !
Ainsi, à l’opposée des pratiques des plus petites associations Loi 1901 qui imposent dans les mêmes circonstances le vote à bulletin secret et à la majorité qualifiée, le président du conseil général, en accord avec son alter égo du conseil régional, a fait adopter, à mains levées et à la majorité simple, une demande de changement du statut de la Martinique ! Même les vives contestations suscitées par certains décomptes de voix n’ont pas semblé les émouvoir outre mesure.
Pour justifier ce véritable viol des consciences des élus du peuple, le président du Conseil général s’est référé à la LOOM qui ne prévoyait pas, selon lui, le vote à bulletin secret !
Cette tentative de justification est une véritable escroquerie intellectuelle :
rappelons que la LOOM émane du célèbre rapport LISE-TAMAYA ;
que le rapport en question avait été contesté et déchiré publiquement par Alfred MARIE-JEANNE.
Comment comprendre, dès lors, que nos deux présidents, autonomiste et indépendantiste, pourfendeurs inlassables des fantômes du colonialisme, en toute complicité s’appuient sur le vide juridique d’un texte émanant de « l’oppresseur » pour refuser aux élus martiniquais les conditions d’un choix libre, en leur âme et conscience, de l’avenir de leur pays ?
Nos deux présidents avaient en réalité une occasion unique de faire une démonstration magistrale de leur volonté d’assumer les responsabilités martiniquaises en décidant, en accord avec leur assemblée, de combler le vide juridique de la LOOM pour satisfaire la demande de vote à bulletin secret.
Qui leur aurait fait grief de cette décision qui n’aurait eu pour seule conséquence que de renforcer la légitimité des décisions prises ?
Mais il est vrai que le vote à main levée a pour eux une vertu essentielle : celle de mettre les élus récalcitrants « à portée de calotte », dixit un élu de leur bord. Juillet 2009 : la demande de changement statutaire est à nouveau confirmée, toujours à main levée, sans que ne soit publié l’avis du CESR. La communication publique du rapport de l’instance consultative, avant le vote, ayant été « empêchée » de l’aveu même de certains de ses représentants.
Aout 2009 : les deux présidents des assemblées annoncent la création d’un « Rassemblement Martiniquais pour le Changement ». Quelques jours plus tard, plusieurs élus, annoncés comme faisant parti du rassemblement en question, laissent entendre qu’ils y auraient été « enrôlés » de force !
Toutes ces manœuvres hypothèquent gravement la légitimité des propositions qui seront bientôt soumises aux Martiniquais car elles sont le fruit d’un véritable assassinat des principes démocratiques.
Quid de la liberté de la presse et du contre-pouvoir que peuvent représenter les médias dans cette affaire ?
A l’heure où certains s’émeuvent du simple droit d’intervention devant l’assemblée nationale accordé au Président de la République, quelles auraient été les réactions de la presse si Nicolas SARKOZY avait obtenu ce droit par vote à main levée des parlementaires réunis en congrès à Versailles ? Comment imaginer une modification de la Constitution française décidée à main levée ?
A l’heure où le CSA décompte, à la seconde, les portions de phrases de Nicolas SARKOZY qui ne concernent pas ses pouvoirs régaliens afin de garantir l’équité du temps de parole entre majorité et opposition, que penser du show médiatique de nos deux présidents, balisé de véritables plaidoyers, sans limite de temps de parole, pendant toute la durée du congrès ; les mêmes se retrouvant, en duo, dès le lendemain sur les plateaux télés, alors qu’ils avaient déjà saturé les jours précédents les médias audio, visuels et écrits ?
Il faut reconnaître que le métier de journaliste en Martinique n’est pas des plus faciles tant les pressions de ceux qui détiennent le pouvoir sont fortes. Aux rares exceptions de représentants de la presse qui persistent à faire honnêtement leur métier et dont il faut saluer l’incontestable courage, il faut opposer ceux qui se réfugient dans un « légitimisme » frileux, donnant la parole prioritairement à ceux qu’ils craignent, et ceux qui, plus grave, font preuve de complaisance sournoise voire de prosélytisme sans vergogne.
Dans la campagne qui s’annonce, nous demandons à tous les vrais défenseurs des principes démocratiques et aux instances en charge du contrôle un peu plus de vigilance afin que le droit d’expression des élus minoritaires, « grands » ou « petits », soit garanti en toute équité.
Quant aux quelques « beaux esprits » qui se sont mis au service de nos deux présidents pour les aider à réaliser leurs rêves de grandeur, fruits de chimères de leur jeunesse révolutionnaire, ils se font les complices d’une entreprise qui vise à faire avancer le peuple à marche forcée vers le paradis du « 74 » où l’herbe serait nécessairement plus verte qu’elle ne l’est aujourd’hui sous les pieds des Martiniquais. Sauf que, si ces intellectuels se sentent l’âme de bergers, ils semblent ignorer que depuis longtemps, ouverts sur le monde et, paradoxalement en partie grâce à eux, les Martiniquais ne sont plus un troupeau de brebis et d’agneaux écervelés.
Se considérant de tout temps les dépositaires patentés de tout l’Humanisme du Monde, les missionnaires des Droits de l’Homme et les modernes Croisés, défenseurs messianiques de la Démocratie et de la Liberté d’expression, la vindicte fielleuse maintenant aux lèvres, ils déversent avec arrogance leur mépris et leur condescendance à la face de tous ceux qui, de droite comme de gauche, résistent à l’orthodoxie de pensée dont ils sont devenus les prophètes.
Oubliés leurs déclarations médiatiques tonitruantes contre toutes les dictatures, l’obscurantisme, le repli sur soi, la xénophobie, la haine de l’Autre et leurs porte-parole ?
Aucun doute ! Sur le chemin de leur nouveau Graal, le « 74 », ils sont dans le « sens de l’Histoire ». Aucune personnalité, aucun parti, de quelque couleur politique qu’ils soient, ne trouvent grâce à leurs yeux. A court d’arguments, ils dégainent l’arme du dédain, supposée achever l’hérétique : « Tous des alimentaires, terrorisés par la peur de perdre leur confort ! ».
Ni le fait que les Guadeloupéens et les Réunionnais refusent de leur emboîter le pas ; ni le choix des Mahorais d’adopter le statut de département français ne les trouble. Et c’est Saint-Barthélemy et Saint-Martin, villes-îles devenues COM, qui sont leurs nouveaux eldorados.
En ce qui nous concerne, nous n’avons pas peur de la responsabilité. Nous la revendiquons ! Parce que nous savons qu’elle rime avec dignité. Parce que nous connaissons le prix de l’effort et du travail ; parce que nous savons ce que veut dire création de richesses ; parce que nous ne confondons pas l’assistanat avec la solidarité ; l’engagement au service du peuple avec la course aux intérêts personnels et le marchandage électoral ; parce que nous ne craignons pas de concilier modernité avec identité, culture et tradition. Mais aussi et surtout parce que nous faisons confiance au bon sens profond et à la sensibilité du peuple martiniquais.
Nous n’avons pas peur non plus d’une quelconque « perte de confort ». Parce que notre vision d’une Martinique responsable n’intègre pas l’option d’inévitables régressions ou de nécessaires « dégâts collatéraux » !
Que penser de l’invitation sibylline de quelques-uns de ceux qui nous promettent l’Éden du 74, à accepter déjà l’idée d’une possible perte d’acquis auxquels sont attachés tous les Martiniquais et dont certains suscitent l’envie chez beaucoup de nos voisins, y compris aux Etats-Unis où Obama se bat encore pour l’accès aux soins des plus démunis ?
A titre d’exemple, dans une lettre publiée très récemment dans l’hebdomadaire Antilla, l’un des adeptes du changement statutaire à tout prix, après avoir qualifié les impies du 73 « d’ânes qui ne comprennent pas qu’il faut boire de la bonne boisson pour vivre et survivre dans nôtre pays », invite la population à venir « massivement et sans réserve » se désaltérer au calice du « 74 » en chantant joyeusement à tue-tête « OUI à l’article 74, pour le meilleur et pour le pire » !!!
Nous refusons l’idée que des Martiniquais, parmi les plus démunis probablement, pourraient être les « œufs cassés » d’une omelette monstrueuse et indigeste, cuisinée en toute hâte pour rassasier l’appétit de pouvoir et repaitre les égos de quelques mèt-a-mangnòk et aristocrates de la pensée !
Notre demande du rapatriement au plus près du terrain de plus de responsabilités ne s’accommode pas de l’idée d’hypothéquer les acquis du peuple, fruits de hautes luttes menées par les Martiniquais, dont le plus célèbre est encore Aimé Césaire qui s’est acharné à obtenir le statut de département pour la Martinique en 1946.
Nous sommes, aujourd’hui, comme lui, désireux de continuer d’avancer « au pas du peuple » et avec le peuple !
Nous avons le rêve d’une Martinique unie, ouverte sur le monde, œuvrant au service de son développement durable.
Nous sommes pour une évolution institutionnelle au service d’un projet défini et accepté par le peuple. Nous sommes pour une assemblée unique représentative et efficace, dotée de tous les pouvoirs qui seront nécessaires à la réalisation de ce projet, au sein d’un article 73, dont nous sommes loin d’avoir expérimenté les nombreuses possibilités comme nous le démontrent, en ce moment même, les Guadeloupéens et les Réunionnais.
Et s’il faut aller plus loin, ce ne sera pas avant d’avoir fait la preuve, devant le peuple, que notre véritable volontarisme politique se heurterait aux limites des pouvoirs qui seront alors les nôtres. Nous en sommes loin aujourd’hui !
Si nous avons peur, c’est de cette tentation totalitaire dissimulée sous les beaux discours de nos présidents. Celle qu’évoquait Rodolf DESIRE, déjà en 2003, face à un journaliste, en rappelant que c’était « l’occasion qui faisait quelques fois le larron ».
Car il me faut l’avouer, moi qui militait en décembre 2003 en faveur de l’évolution institutionnelle, aujourd’hui je me méfie des intentions réelles de ces hommes qui, hélas, donnent raison à l’électeur qui, après avoir écouté poliment mes arguments d’alors, a conclu calmement : « moin dakô é pi tou sa ou di moin an… mé pa é pi sé moun ta la ! »
Le Président de la Région disait à l’occasion d’une de ses nombreuses interventions médiatiques : « le congrès est une affaire qui est derrière nous » !... Sans doute. Mais c’est le peuple qu’il a maintenant face à lui !
Nous savons le mépris que la coalition des défenseurs du « 74 » a eu pour les Etats généraux, considérant que le seul fait que la parole ait été donnée au peuple à l’initiative du gouvernement, elle était d’emblée dénuée de tout crédit.
Ils avaient pourtant, là encore, l’opportunité de capter cette parole « à la source », c’est à dire de la bouche même des Martiniquais, pour l’amplifier et prévenir un supposé dévoiement ultérieur. Est-ce Nicolas SARKOSY qui leur aurait interdit de le faire ? Ou voulaient-ils tout simplement éviter d’entendre ce que le peuple avait à dire ? Même les leaders du collectif du 5 février n’ont pas été entendu lorsqu’ils ont déclaré et déclarent encore que le changement statutaire n’est pas leur préoccupation première ni celle de ceux qui les ont mandatés !
Alors, il faudra bien que ceux qu’un homme politique de gauche qualifiait, à l’occasion d’un récent débat à Saint-Pierre, de « clique au pouvoir », acceptent l’idée que, malgré les promesses « alimentaires » qu’ils ne manqueront pas de répandre dans les jours à venir, c’est bien le peuple qui choisira son destin, librement, en son âme et conscience, dans le secret de l’isoloir, et non pas à main levée !
Christian RAPHA Conseiller municipal UMP de St Pierre



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